En 57 ans d’indépendance, le Bénin peine à asseoir un style de gouvernance qui lui assure le développement. Les gouvernements se succèdent sans parvenir à solutionner le mal du pays….

Après 57 ans de gouvernance et de succession de régimes: Le bond qualitatif vers le développement toujours attendu

Après 57 ans de gouvernance et de succession de régimes: Le bond qualitatif vers le développement toujours attendu

En 57 ans d’indépendance, le Bénin peine à asseoir un style de gouvernance qui lui assure le développement. Les gouvernements se succèdent sans parvenir à solutionner le mal du pays. Quelques efforts salutaires certes, mais au finish pas un grand changement dans le quotidien des populations.

« On peut dire de façon générale que la succession rapide des chefs d’Etats a beaucoup nui au développement du pays, car peu d’entres eux ont terminé leurs mandats, surtout au début de notre indépendance. Sur de grands dossiers de l’Etat comme la santé, l’industrialisation, l’éducation, le bilan n’est pas reluisant et c’est pour cela certainement qu’il faut encourager ceux qui sont au pouvoir à prendre à cœur ces choses et à donner la preuve qu’ils sont différents des autres ». L’historien Pierre Mètinhoué diagnostique ainsi la gouvernance au Bénin sur les 57 dernières années, celles qui marquent l’indépendance. Pour lui, le pays n’a pas connu d’avancée majeure et les causes sont surtout à déterminer au niveau des dirigeants.
Au sujet de Hubert Maga, le premier président de la République du Bénin, il note que les travaux faits à ce jour sur lui le présentent comme un homme affable, proche du peuple, aimant plus la paix que tout autre chose. « Il tentait par tous les moyens d’éviter les violences. Malheureusement il n’a pas été toujours suivi sur ce chemin, puisque les évènements d’octobre 1963 qui l’ont fait partir ont été quelque peu violents. Ses ambitions de mon point de vue étaient assez limitées. Hubert Maga était un fidèle de la France et je pense un admirateur de Félix Houphouët Boigny, sans entreprendre au Dahomey, ce que Houphouët avait entrepris dans son pays », analyse l’historien.
Il rappelle ensuite la longue crise et les instabilités à la tête du pays avec son cortège de conséquences sur la vie et le développement du pays. Situation qui devrait connaître un dégel à la faveur du Renouveau démocratique intervenu en 1990. Mais le Bénin démocratique n’a pas vraiment décollé non plus, si on s’en tient à ses explications. A l’instar d’un certain Nkrumah qui a fait de l’énergie sa priorité avec la création du barrage d’Akossombo dont des pays comme le Bénin et le Togo sont clients à ce jour, il aurait voulu voir le même engagement de la part des gouvernants béninois. Hélas ! « Je ne connais pas dans l’histoire de notre pays, des réalisations de telles envergures et je crois que c’est le défilé de nos chefs d’Etat qui en est une des causes. Il y a beaucoup de mutations ».
Mais pour l’instant, nuance-t-il, il est encore trop tôt pour l’historien d’apprécier le règne de Boni Yayi dont le mandat a pris fin le 6 avril 2016. Ce qu’il retient tout de même, « c’est qu’il est un dirigeant qui souhaite être en symbiose avec le peuple, qui voulait faire plaisir au peuple et qui a tenté quelques expériences ». Pour ce qui est de la nouvelle expérience en cours depuis avril 2016 « avec un Gouvernement qui nous a promis beaucoup de choses », son souhait est que « l’essentiel de ses projets soient réalisés pour le grand bonheur de notre peuple ».

Un Gouvernement tous les deux ans !

On ne peut à ce jour, donner un chiffre exact du nombre de gouvernements que le Bénin a pu connaître depuis son indépendance. Les crises multiples, les records d’instabilité de gouvernements à partir d’octobre 1963 et bien d’autres situations sont à la base de cette difficulté. Mais à partir de ses travaux antérieurs, le professeur et historien Pierre Metinhoué établit qu’en moyenne, un gouvernement en dehors des périodes de crise a une longévité de deux ans et que cela s’est assez bien vérifié lorsque les militaires sous le commandement de Mathieu Kérékou ont pris le pouvoir.
Même si en général, la moyenne de deux ans peut être retenue comme durée de vie des gouvernements dans notre pays, il y a de l’analyse de l’historien, deux exceptions. La première, plus positive, est à l’actif du président Mathieu Kérékou de regrettée mémoire. Le Gouvernement formé par lui en 1976 est resté jusqu’en 1984, rappelle l’historien. Et de préciser que « c’est le plus long règne d’un gouvernement au Bénin et au Dahomey depuis notre indépendance ».
A cette première exception s’ajoute une seconde, celle du président Boni Yayi. Sur l’ensemble de ces deux mandats, ce chef d’Etat a formé son premier gouvernement le 8 avril 2006 et le dernier le 10 mars 2016. La règle ou du moins l’hypothèse de deux ans de vie de gouvernement n’est donc pas vérifiée dans son cas, soutient Pierre Metinhoué. Entre les dates suscitées, « il a signé 28 décrets portants formation de gouvernements, modifications de gouvernement ou rectification », rapporte-t-il. Si l’on devait essayer une moyenne en lien avec ses dix ans de pouvoir, cela fausse la règle et on a un nombre plus important de gouvernements.
« Mais il faut préciser que tous ces décrets ne sont pas uniquement destinés à annoncer au peuple et à l’opinion internationale, la constitution d’un nouveau Gouvernement. Il y a eu souvent, après la formation d’un gouvernement, qu’il ait senti la nécessité de modifier quelque chose, mais c’est un décret qui le permet parce qu’il lui faut même pour cela, l’avis du bureau de l’Assemblée nationale », précise-t-il. L’une des illustrations de cette situation poursuit l’historien, « lorsqu’il a nommé (sans l’avoir consulté je pense) Basile Ahossi au Gouvernement et que ce député alors membre du G13 a décliné l’offre, le décret l’ayant nommé devrait être automatiquement ratifié ». Et cela n’est pas sans conséquence. « Dans un pays où les gouvernements changent à ce rythme, il me semble qu’il va être difficile d’attaquer les vrais problèmes et de tenter de les résoudre », dénonce-t-il.
Evoquant quelques études récentes, notamment des publications du politologue Eric Tévoèdjrè, qui s’intéresse à cette question et qui compare les gouvernements africains à ceux des autres pays comme les Etats-Unis et ailleurs, Pierre Metinhoué conclut avec cet autre auteur que « nous aurions intérêt, si nous tenions à apporter quelque bonheur à nos populations, à nous inspirer de ces pays où les structures existent et où la formation du gouvernement n’est pas vraiment un fait de hasard ». A l’en croire, « les premières années de notre indépendance et la période où nous étions membres de la communauté africaine, avant de publier la liste du gouvernement, il y avait un arrêté, qui rendait compte de la structure du Gouvernement avant d’officialiser les noms ». Aujourd’hui, observe-t-il, « on découvre la structure du Gouvernement au même temps que le liste des heureux désignés ».

« La faute est à ceux qui nous dirigent » !

« On n’aurait pas tort de faire porter la responsabilité de notre mal développement ou de notre sous-développement à ceux qui nous ont dirigés depuis 1960 car ce sont eux qui montrent la voie. Je suis persuadé que nos dirigeants auraient eu d’autres méthodes que les résultats ne seraient pas ceux que nous avons eu. Aujourd’hui, le Béninois moyen n’est pas très heureux. Il a des difficultés de toutes sortes car il se dit que le pays devrait lui apporter plus que ce qu’il a ». C’est sans ambages que l’historien Pierre Metinhoué clame que « la part des gouvernants est très grande » dans la malgouvernance qui a plombé le développement du Bénin depuis son indépendance à ce jour. « Je n’ai pas noté chez nos dirigeants, une conviction forte. Et donc, mon regard est plutôt sévère sur la manière dont nous avons été gérés », opine-t-il. Les illustrations, il en cite à profusion, mais préfère s’attarder sur le cas de l’agriculture. Dans ce secteur au moins, pense-t-il le Bénin était capable de prouesses à l’instar de la Côte d’ivoire puisque le pays a été très trop décrété à potentiel agricole. « Les Français, depuis la période coloniale à l’indépendance, ont mis dans la tête de nos dirigeants, lesquels nous l’ont enseigné, que le Dahomey était un pays à vocation agricole », fait-il observer.
Finalement, il résume cela à une « aberration » et invite à en tirer les conséquences. Selon lui, « ce discours qui consiste à dire que nous sommes un pays à vocation agricole est devenu difficilement acceptable » parce que « presque rien n’a été fait pour montrer objectivement et au quotidien que nous étions préoccupés par la réalisation de cette vocation ». Même au niveau de la vallée de l’Ouémé qui serait l’une des plus riches au monde, « qu’en ont-ils fait ? », s’interroge-t-il, exacerbé.  « Si vous déclarez devant le monde entier que vous êtes un pays à vocation agricole, vous mettez en place des structures qui permettent cela », précise-t-il. Ce qui, visiblement, n’a pas été le cas au Bénin et suscite alors la colère de l’historien, 57 ans après l’accession du pays à la souveraineté internationale en tant qu’Etat. Conclusion de l’historien : « Quelques soient les ressources naturelles, minières, pétrolières et humaines d’un pays, s’il est mal gouverné, les résultats ne seront pas au rendez-vous ».

La solution : Aimer le Bénin !

En dépit de son diagnostic élogieux sur la situation du Bénin depuis 1960 à 2017, il est tout de même difficile pour Pierre Metinhoué de projeter le Bénin sur les 57 années à venir. L’historien se voit en difficulté sur cet exercice et arbore ses attributs de citoyen lambda pour « souhaiter que le Béninois moyen apprenne enfin à aimer le Bénin ». Selon ses explications, c’est une chose qu’on apprend. « Que nous prenons conscience de la nécessité d’aimer le Bénin. Et si nous l’aimons, il sera mieux dirigé. Parce que les premiers gouvernants donneront l’exemple et aimant vraiment le pays, ils ne refuseront aucun sacrifice pour que le pays aille de l’avant », propose-t-il. « Tous les scandales financiers que nous connaissions avant ou après tel président sont la preuve que nous n’aimons pas notre pays », se désole Pierre Metinhoué. Si nous l’aimions, indique-t-il, beaucoup réfléchiraient avant de trouver les moyens de détourner l’argent public pour faire des investissements uniquement personnels. « Je n’ai de leçon à donner à personne, mais restons modestes et n’arrêtons pas d’aimer le Bénin », lance-t-il in fine comme appel.